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Comment le journalisme ronge notre résilience

L’impact de l’image morose du monde cultivée par les médias sur notre équilibre mental

« If it bleeds, it leads ! » est un dicton célèbre dans le journalisme. Cela se traduit en quelque sorte par : si ça saigne, il est à la une ! Ce dicton illustre la façon dont les journaux sélectionnent et présentent les évènements mondiaux. Avec des articles motivés par le sensationnalisme, ils s’assurent le succès commercial. Mais est-ce bien une image réelle du monde qui nous est ainsi suggérée ? Des psychologues renommés répondent à cette question et accusent le journalisme d’être l’une des causes des maladies dépressives dans le monde.

Le Professeur Martin Seligman, Fondateur de la Psychologie Positive, pose la question : « Pourquoi les gens ont-ils une image globale négative du monde d’aujourd’hui ? ». Et sa réponse suit immédiatement : « En informant de façon unilatérale, le journalisme contribue largement à propager une mauvaise vision du monde. Une vision faite de catastrophes, de brutalité et d’arbitraire ».
En effet, à en croire les journalistes, le monde se porte très mal. Il n’est de ce fait pas étonnant que la majorité des gens aient une appréciation du monde d’aujourd’hui chargée de pessimisme. Pourtant, Seligman affirme que toutes les statistiques qui lui sont connues montrent que le monde, de façon globale, évolue positivement. Malgré cela, le pessimisme est fréquent. „null“. Le problème est, que que le pessimisme a des conséquences néfastes sur leur capacité de résistance psychique, c’est-à-dire sur la résilience des individus.

Une vision négative de l’avenir favorise les dépressions

Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, chaque année, 25 % de la population souffrent de dépression ou d’anxiété. Les troubles neuropsychiatriques représentent 19,5 % de la charge de morbidité dans la Région européenne, et 26 % dans les pays de l’Union européenne (UE). Jusqu’à 50 % des congés de maladie chroniques sont imputables à la dépression et à l’anxiété. Le coût des troubles de l’humeur et de l’anxiété dans l’UE se chiffre à environ 170 milliards d’euros par an.
En 2013, une étude de l’observatoire suisse de la santé (OBSAN) publiait une étude avec des résultats similaires : En 2007, 18.9% de la population en Suisse ont révélé avoir eu des symptômes dépressifs au cours des deux semaines précédentes. Comme dans toutes les régions du monde, les femmes sont plus fréquemment atteintes de maladies dépressives que les hommes.
C’est sans aucun doute une des priorités de notre temps, les taux élevés de personnes atteintes de troubles mentaux, aussi bien dans les organisations que dans le privé. Il est évident qu’on a plus de chances d’avoir des résultats probants, si on évite que les gens tombent malades. Aaron T. Beck, un psychologue américain, publiait déjà en 1979 qu’une vision sombre du futur constitue l’un des trois facteurs, qui contribuent au développement de maladies dépressives chez l’individu. D’autres études scientifiques ont entretemps révélé que le pessimisme prédispose les personnes concernées à l’infarctus cardiaque.

A l’inverse, une attitude fondamentalement optimiste réduit de façon significative le risque de maladies en tout genre. Ces études ont prouvé, par exemple, que les personnes de tempérament joyeux, par exemple, sont moins exposées au rhume et à la grippe.
Le bien-être est la source d’une résilience accrue
Un climat de confiance, c’est une résilience accrue des individus. C’est ce que nous apprend entre autres la psychologie positive. Contrairement à la psychologie traditionnelle, la psychologie positive suggère de se concentrer sur les mesures aptes à créer et propager le bien-être, au lieu de se concentrer sur les aspects négatifs uniquement. En effet, le monde de la santé a adopté un nouveau paradigme. Le nouveau paradigme définit la santé comme la présence de bien-être, et non pas comme la seule absence de maladies. Ainsi, le nouveau paradigme implique que l’on s’attache constamment à créer les conditions nécessaires à développer le bien-être en améliorant le contexte dans lequel chacun évolue. Mais qui doit promouvoir le bien-être ? Bien sûr, chaque individu est responsable de son propre bien-être et se doit d’adopter un style de vie qui le favorise. Mais Il faut penser aussi à la responsabilité qui incombe à des personnes jouant un rôle particulier dans ce contexte : les parent, les chefs d’entreprises, les politiciens, et bien d’autres. Que les dirigeants d’entreprises soient convaincus du lien entre le bien-être de leurs collaborateurs, leur santé, et leurs performances, et le succès de leur entreprise croitra.

Comment le journalisme construit notre réalité

Les rédactions de presse sont inondées d’informations de façon permanente. De ce flux incessant, elles sélectionnent les événements qui ont la plus haute valeur informative. Toutefois, cette valeur informative n’est pas évaluée par des facteurs objectifs mais par des facteurs inhérents à la stratégie et aux buts que se fixent les rédactions elles-mêmes (Kepplinger et Bastian, 2000). Ainsi, le « framing », c’est-à-dire le cadrage de l’événement, consiste à donner à l’événement concerné une teinture qui le classe dans un rayon particulier et lui attribue une évaluation. Le conflit sure la bande de Gaza, par exemple, peut-être « cadré » dans le rayon « terrorisme » ou dans le rayon « aide humanitaire » (Scheufele et Scheufele, 2010). Ces méthodes sont les mêmes que celles utilisées par les politiciens et par les entreprises dans le cadre de leur communication. Tout ce monde n’influence pas seulement ce que les gens pensent, mais aussi comment ils pensent. Le « priming », une autre stratégie de communication consiste, lui, à utiliser un choix de mots et d’expressions, ainsi que des métaphores aptes à diriger le lecteur vers le but souhaité. Bien sûr, l’utilisation d’une stratégie de communication n’est pas interdite et est même souhaitable, voire inévitable. Nous tous avons des stratégies personnelles de communication. La question qui se pose est néanmoins, si notre style de communication prend en compte l’intérêt des interlocuteurs, ou bien s’il n’a pour but que de manipuler et de causer des dommages.

L’ère du journalisme constructif est ouverte

Catherine Gyldensted est directrice du département de « Journalisme constructif » à l’université de Windesheim aux Pays-Bas. Elle a étudié la psychologie positive enseignée par Seligman à l’université de Pennsylvanie. L’interview d’une femme, victime de la crise des « Subprimes », qui avait perdu à la fois sa maison et son emploi, a été pour la journaliste révélateur. A son grand étonnement, la femme lui confie qu’elle a dans son malheur appris des choses essentielles et qu’elle en est heureuse. « Qu’avez-vous donc appris ? », questionne la journaliste, interloquée. Celle qui semblait avoir tout perdu en un jour lui confia qu’elle est heureuse de découvrir qu’elle est plus forte qu’elle ne croyait, d’apprécier la chaleur apportée par son entourage et d’avoir, aujourd’hui, une meilleure relation avec son fils. Pour Gyldensted, le message déclencha un changement de perspective : elle voyait et traitait la femme démunie exclusivement comme une victime, alors que la femme elle-même avait une vision plus nuancée de sa situation. Elle intègre les conséquences positives de son expérience malheureuse dans la perception de sa situation. C’est de ce jeu de perspectives que le journalisme moderne doit s’inspirer.

Les journaux semblent penser qu’en pointant le doigt sur tout ce qui va mal, nous maintenons la société saine et propre. D’après Gydensted et plusieurs autres journaux qui l’on rejoint dans son raisonnement, ce principe est erroné. Il y manque ce qui va bien dans le monde, ainsi que les bonnes questions et les propositions de solutions pour ce qui va mal. Il ne s’agit pas de cacher les événements brutaux et les catastrophes, mais d’avoir une approche plus équilibrée des événements. Celle-ci doit intégrer ce qui va bien, ainsi que les potentiels de progrès et les chances offertes par chaque situation. Ce genre d’informations serait d’un grand support pour les politiciens, les décideurs et les citoyens. Voilà comment un journalisme constructif pourrait contribuer à une vision plus réelle, plus positive du monde et favoriser un climat de confiance.

« Nous refusons de jouer avec les angoisses et les sentiments de nos lecteurs »

Certains journalistes et medias ont déjà corrigé le tir. Gyldensted en nomme quelques-uns, comme Erika Bjerstrom, de la television nationale suédoise. Elle cite aussi Tina Rosenberg, la fondatrice du „Network Solutions of Journalism“ à New York. Alan Rusbridger, quand à lui, est l’ancien rédacteur en chef du “The Guardian” au Royaume-Uni. Gyldensted raconte: Alors que la redaction du journal britannique était hautement concentrée sur ses articles sur le réchauffement global de la planète, Rusbridger intervint en réclamant des visions sur l’avenir et des propositions de solution au problème climatique. A ceux qui critiquèrent son approche, il répondit : Vos critiques ne m’intéressent pas. Le problème est trop crucial et il nous concerne tous. Nous devons focaliser sur nos perspectives d’avenir et proposer des solutions ».
Le journal néerlandais « De Correspondent » nous livre un autre exemple de journalisme constructif. L’entreprise définit sa mission comme suit : » Livrer un antidote contre le flux quotidien de nouvelles – faire glisser le focus du pur sensationnalisme et des gros titres vers
des contributions constructives.null Nous refusons de jouer avec les angoisses et les sentiments de nos lecteurs. Au contraire, nous nous efforçons de découvrir les forces motrices qui façonnent notre monde.
En Suisse aussi souffle un vent nouveau. Le nouveau site web créé cette année par un groupe de journalistes francophones sous le nom « Bon pour la tête revendique un journalisme constructif. « L’interêt est d’en finir avec les « cela va sans dire » et offrir une réflexion qui va au-delà des connexions communes et les sphères d’influence », nous dit l’un d’entre eux.

Conclusion :

Certes, le journalisme d’aujourd’hui n’est pas seul responsable des troubles dépressifs dans le monde. Mais il est clair, qu’il lui incombe une responsabilité en tant qu’agent d’influence. Les journalistes doivent prendre conscience du fait que cette influence est trop souvent négative au point de rendre malade. Ils se doivent alors de véhiculer une vision plus équilibrée du monde et favoriser les sources d’optimisme, là où elles sont réelles. Car au risque de nous répéter : la résilience de l’individu et sa santé sont grandement dépendants du contexte dans lequel il vit. Le rôle important des media sur la perception de cet environnement et ses conséquences sur le bien-être de l’individu sont indéniables. La solution, c’est un journalisme constructif, qui apporte sa pierre à l’édifice d’une société plus heureuse, et donc plus résiliente.